L’enterrement de Chateaubriand à Saint-Malo, 1848

Henri Louis HERCOUET
( Saint-Malo, 1818 – 1880 )

Fin de l’enterrement de Chateaubriand, Grand Bé, Saint-Malo, 1848
Crayon et aquarelle
Signé et titré au dos

Notre dessin est une rare représentation de l’enterrement de Chateaubriand sur l’île du Grand Bé, au pied des remparts de Saint-Malo le 19 juillet 1848.
Si nous savons peu de chose du dessinateur Henri Louis Hercouët, c’est qu’il n’est pas artiste de métier mais capitaine de vaisseau du port de Saint-Malo. Il entre dans la Marine en 1834, et est fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1841.
Il s’agit donc d’un témoin privilégié de l’évènement, car il est probable que Henri Hercouët se trouvait aux commandes de l’un des vaisseaux représentés à gauche de notre oeuvre, qui constituait le cortège maritime des funérailles.

Voici un extrait du touchant témoignage de M. Ampère, Chancelier de l’Académie Française, dans le rapport qu’il fait à l’Académie Française ce 19 juillet 1848 :

« Ce rocher, nommé le Grand-Bey, est situé en avant de la ville de Saint-Malo. À la marée haute, il forme une île ; à la marée basse, on peut s’y rendre en marchant sur la plage que les flots viennent d’abandonner. À l’extrémité qui regarde la pleine mer, selon la volonté de l’illustre mort, on a creusé son tombeau dans le granit. Au-dessus du tombeau s’élève une croix massive également en granit. À l’entour on ne voit rien que la mer et le ciel. C’est là qu’ont été déposés, le 19 juillet, les restes de M. de Chateaubriand, au milieu d’un immense concours de spectateurs et avec une pompe que je vais essayer de vous décrire.

Après la messe, pendant laquelle, par une inspiration touchante, on a fait entendre la mélodie sur laquelle M. de Chateaubriand a composé ces paroles si connues :

Combien j’ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance ;

après la messe, le char funéraire, traîné par six chevaux caparaçonnés de noir, a traversé lentement une partie des rues de la ville. C’était le même silence et le même attendrissement que la veille. C’était la même douleur dans les âmes de ceux qui, admis auprès du grand homme, avaient eu le bonheur de l’aimer. Mais quand on est arrivé sur la plage, et qu’on s’est acheminé entre les remparts et la mer vers le rocher funèbre, la magnificence de ce deuil sans pareil et l’incroyable poésie du spectacle ont un moment voilé la tristesse de la mort sous les pompes de la gloire, et les funérailles ont pris le caractère d’une apothéose chrétienne. Deux longues files de prêtres en surplis serpentaient sur la grève. Les bannières des gardes nationales venues des diverses villes de la Bretagne flottaient aux vents ; les casques resplendissaient au soleil. Le canon tonnait par intervalles. Une foule innombrable couvrait les remparts de Saint-Malo, qui s’élèvent si formidables au-dessus des rochers à pic et de la mer. Tous les récifs, tous les écueils étaient chargés de figures humaines. Des bateaux étaient encombrés de spectateurs, et cette foule immense était dominée par le sentiment commun d’un respect intime pour le génie et pour la gloire : on comprenait que cinquante mille âmes étaient pénétrées d’une même tristesse et comme frappées d’un même coup ; que tous les fronts de cette multitude se courbaient sous une impression unanime d’admiration et de douleur. Au pied du Grand-Bey, le cercueil a été enlevé par des marins et porté au sommet à travers un coup de vent qui ressemblait à une tempête. Arrivés à l’extrémité de l’îlot, au lieu de la sépulture impérissable, nous nous sommes trouvés tout à coup dans un grand calme. Là le cercueil a été pieusement déposé dans le roc qui doit le garder à jamais. Les suprêmes prières de l’Église ont été récitées, l’eau bénite a été répandue sur la bière, et s’y est mêlée à nos larmes ; puis les trois discours que j’ai indiqués plus haut ont été prononcés au milieu d’une religieuse émotion.
Une réflexion se présentait naturellement à l’esprit pendant cette douloureuse et imposante solennité : c’est que le génie du peintre incomparable y était empreint ; que sa puissante imagination avait inspiré la sublimité de ses funérailles, et qu’à lui seul peut-être parmi les hommes il avait été donné d’ajouter, après sa mort, une page splendide au poème immortel de sa vie. »